1. Le Postillon
Premier sujet, les étudiants avaient les journées de lundi et mardi pour s’y coller.
Le Postillon est donc un petit journal, tiré à 1500 exemplaires, qui se vend dans quelques tabacs de Grenoble ; il parle des politiques locales, de la collusion entre les médias, les entrepreneurs et les politiciens, de société de contrôle, etc. De quelle manière, avec nos savoir-faire graphiques, pourrait-on l’aider à se faire un peu plus connaître?

Tiffany Marchis et Céline Descamps



Leur idée est de faire sortir le «o» (caractéristique de la manchette du Postillon, un «o» postillonné) de la couverture du journal et de le faire promener en ville. Venant comme un petit parasite, comme un écho impétueux et anarchique, il rappelle le journal sans en faire à proprement parlé une publicité mais en l’affirmant comme un élément du paysage urbain.
Sur la couverture des journaux, un autre pochoir (plus petit) est employé et appuie la familiarité entre le journal et son signe échappé.
Le pochoir a été essayé dans les rues nantaises (≠ Photoshop).



Anne-Stylite Dubost et Charotte Fons



Parties de l’envie de rendre plus faciles à trouver les points de vente du journal, elles proposent un autocollant à placer sur leurs portes ou leurs murs (comme le font les guides, les chèques vacances… mais graphiquement dans le ton du journal). Le même autocollant pourrait aussi être plus largement diffusé, c’est un support, on le sait, très apprécié dans les mouvements militants ; à son dos, sur le papier à décoller, trois mots de présentation du canard et la liste des points de vente. Une idée simple et sans doute bien utile.



Alexandre Lemercier et Nathan Morel



Après avoir pris le temps de se pencher sur les sujets traités dans le Postillon, ils ont relevé quelques sujets de prédilection : la médiocrité de la pratique journalistique du quotidien régional (le Dauphiné libéré), l’installation de caméras de surveillance dans la ville, la politique néolibérale menée par les socialistes au pouvoir à Grenoble et en Rhône-Alpes. En mélangeant tout ça, leur vient l’idée de détourner des pages du «Daubé» pour en faire des tracts/affiches. Le geste est très fort (nous l’avions nous-mêmes pratiqué sans qu’Alexandre et Nathan ne le sachent) ; écraser, recouvrir les mots de l’autre de manière effrontée ne manque pas de piquant.
Quand il est plié, le tract est juste signé d’un élégant postillon blanc. À l’intérieur, une affichette. Le principe peut se décliner à l’envi et se réalise au pochoir.
La première affichette reprend un des titres malins du petit journal isérois («Big brisère is watching you») associé à l’une de ces caméras qui font tant polémique (inutiles, très coûteuses, installées sans consultation…). La seconde propose un sympathique mix des logos de deux partis politiques français, créant ainsi un logo original pour la région Rhône-Alpes.
Un travail vif et très cohérent avec le sujet.



Charline Baubeau et Marie Audier



L’idée finalement développée est de proposer un objet qui soutienne directement les participants au Postillon — les encourageant à persévérer —, notamment destiné à celles et ceux qui vendent à la criée — exercice qui demande un effort particulier et manque rarement d’user les énergies les plus tenaces. Il s’agit d’un tee-shirt qu’on fait fabriquer à quelques exemplaires à chaque nouveau numéro ; sur celui-ci une simple photo, celle présente sur la couverture du journal (chaque couverture reprenant une prise de vue noir et blanc de la ville de Grenoble). «Fier d’être Postillon!» en quelque sorte.
Le tee-shirt permet aussi de repérer facilement l’équipe du journal quand celle-ci veut se montrer — et inutile pour ça d’écrire en toute lettre Le Postillon.



Camille Testard et Camille Diquelou



Le point de départ de cette proposition est les graffitis, gribouillages et autres détériorations des affiches électorales. Le Postillon ne pourrait-il pas faire sienne cette pratique fougueuse et souvent drôle? Tout en sachant que ce geste est réprimandable (amende de 3e classe, 450€ maximum) et que ces affiches n’apparaissent que rarement dans nos rues (et les parutions du Postillon n’y sont pas synchronisées)…
Au final, l’idée serait que le Postillon tire lui-même — à des formats différents — les portraits de ses ennemis politiques, avant de les coller en ville et de leur apposer une marque de fabrique ; une bouche grotesque, postillonnante (pour celles et ceux qui parlent au nom de tous mais toujours avec idéologie et dans leur intérêt personnel).
(On pourrait notamment retrouver le portrait du maire juché au mur des tabacs proposant le Postillon, à la manière du portrait officiel du président dans les mairies.)
On retrouverait le pochoir dans le journal (à découper et à utiliser soi-même), peut-être en couleur ; une couleur qui pourrait changer à chaque numéro.





Deux groupes préférant travailler dehors.



2. L’Attribut
Second sujet, le travail de conception et de mise en forme de propositions devait se faire initialement dans la journée.
L’Attribut est un café associatif que viennent tout juste de créer, à Brest, des ami-e-s de Nico. En plus de l’intérêt que représente ce lieu atypique riche de belles ambitions, il était amusant de le proposer dans la mesure où peu de jours avant nous avions envoyé à l’imprimerie le matériel de communication conçu par nos soins. (Boulot qu’on devrait bientôt pouvoir vous montrer ici-même.)
Aussi, pour ce sujet, les supports étaient imposés (tout comme ils nous l’ont été), l’asso ayant déjà réfléchi à ses propres besoins : une petite carte (type carte de restaurant), un flyer (à déposer dans des lieux clé, comme la CAF) et une affiche pour l’inauguration (à coller dans le quartier).
Ne souhaitant pas forcer les choses et les étudiants montrant pour la plupart aucun enthousiasme à se mélanger (à changer les groupes de travail), les mêmes groupes se remirent en place (à quelques exceptions près).

Anne-Stylite Dubost, Charlotte Fons et Solveig Lebrun



L’Attribut accueillant avec soin la présence des plus petits (en proposant notamment une salle de jeu et une petite pièce pour les siestes) et portant des enjeux éducatifs, leur proposition est de mettre à contribution les œuvres d’art des enfants comme visuels des supports de communication. Dessins colorés et renouvelables à l’infini ; on peut ainsi imaginer des affiches vierges d’image que différents enfants investiraient, créant ainsi une série d’originaux qu’il serait amusant de répandre dans le quartier.
On retrouve ces formes enfantines sur les autres supports et sur la devanture du café ; projet très sympathique et en harmonie avec le sujet, qui mériterait juste d’être un peu plus poussé.



Tiffany Marchis et Céline Descamps



Concentrées sur l’objet flyer, elles ont travaillé un pliage original, imprimé en noir et blanc et rehaussé par une signature faite au pochoir, avec une encre épaisse ; une proposition modeste et plutôt réussie, appelant un travail manuel (pratique qui manque rarement de faire passer quelque chose d’humain).



Alexandre Lemercier et Nathan Morel



De leur côté c’est l’affiche qu’ils ont choisi comme point de départ (et point d’arrivée puisqu’ils n’auront pas eu le temps de traiter les autres supports). Prenant le parti d’évoquer l’aspect chaleureux et vivant d’un tel endroit, leur travail s’est alors concentré sur l’expression graphique de cette idée franche, généreuse, mais pas évidente à rendre. Après moult essais un peu froids et coincés, je me suis immiscé de manière un peu plus directive dans leur travail pour les pousser à développer une mise en forme pétillante (travaillée en bichromie).



Camille Diquelou, Camille Testard et Marine Betton



L’Attribut / La Tribu, c’est l’évident glissement du nom du café qui leur a inspiré un totem autour duquel réunir, se réunir. Et de là on glisse vers la très jolie idée de bâtir ce totem avec de petites tasses (puisque, je précise, L’Attribut ne propose pas d’alcool en dehors des repas).
Dessin au crayon de couleur, typographie toute manuscrite (≠ typographie scripte), composé avec simplicité… un travail abouti, humble et rafraîchissant.



Louis Schafer et Cyril Barrier



Relevant une série de verbes d’action mis en avant dans les textes présentant L’Attribut (manger, échanger, rire, refaire le monde, jouer…), leur point de départ était de les associer par deux (ex : manger & échanger) en jouant avec les petites cartes du café, combinables… de cette idée, l’esperluette a attrapé leur intérêt pour devenir symbole, un peu à elle seule, des aspirations de L’Attribut (créer du lien social dans le quartier, être un lieu d’éducation et de relations épanouissantes…).
S’écartant de l’ordinateur avec lequel ils ne réussissaient qu’à faire des images «propres», un peu aseptisées, c’est finalement avec une composition toute en papier découpé et fixée en une simple prise de vue, qu’ils aboutirent à une image sucrée et tactile.
C’est juste un peu dommage qu’ils n’aient pas eu le temps de reprendre leur judicieuse idée de cartes avec ce vocabulaire visuel.



Après avoir travaillé sur les deux premiers sujets, la majorité des étudiants n’avaient pas pu aboutir leurs propositions pour l’un ou l’autre des projets. Aussi, il semblait à ce stade normal de leur proposer de persévérer sur un des projets précédents ; un seul groupe a abouti une proposition pour le troisième et facultatif sujet.

3. Au Clair de la rue
De la rencontre de Yannick Jollivet (bénévole) et de Serge dit «Le Gaulois» (SDF), est né l’idée de créer une chorale qui serait un modeste appui pour le collectif des morts de la rue et qui permet à des sans abris nantais de se retrouver régulièrement pour des moments conviviaux, moments de solidarité et d’amitié d’une importance cruciale. (Ce teaser vous en donnera le ton.)

Anne-Stylite Dubost, Charlotte Fons et Solveig Lebrun



Inspirées par le travail d’Helmut Nied (un allemand qui dessine régulièrement de grands portraits à la craie, sur la place Royale de Nantes, depuis 2002), elles ont imaginé une communication qui se réaliserait à la craie, par les sans abris eux-mêmes, reprenant un même signe (un Pierrot de la rue, comme on peut en admirer dans ce clip) accompagné d’informations (dates et lieux de représentation, hommage à des sans abris disparus, etc.)
Une idée pertinente, à l’échelle des moyens de cette association et mettant en œuvre un outil peu usité. Et ne pourrait-t-on pas voir ici la craie comme une métaphore de la fragilité de celles et ceux qui vivent dans la rue?
Une proposition expérimentée «en vrai», cela leur permettant notamment de recueillir quelques retours instantanés de citadins.





Le rendu, auxquels assistaient également les étudiants présents aux deux autres workshops ayant lieu la même semaine, animés par Tim Northam (scénographe) et Alain Le Quernec (affichiste).



C’est tout pour les travaux graphiques.
Et je suis plutôt très content devant la diversité des propositions. Certains ont montré une vraie vivacité d’esprit, à très vite trouver des idées intéressantes et réalistes. Certains autres n’ont pas forcément pris une bonne piste dès le départ mais ont su rebondir vite pour arriver à rendre pertinente une intuition première.
La vitesse, vous l’aurez compris, était cruciale pour l’exercice. Une vitesse à laquelle nous mêmes sommes fréquemment contraints, ce qui demande d’avoir un cerveau un peu entraîné à cette gymnastique mêlant supports, formes visuelles, orchestration d’informations et moyens réduits, et également de savoir bien maitriser ses outils pour mettre en forme promptement ses idées.

Tous les étudiants n’ont pas été d’une assiduité impeccable, certain-e-s ayant abandonné l’exercice en cours. Sans doute ai-je manqué d’enthousiasme dans mon comportement et n’ai pas réussi à insuffler assez d’énergie à l’atelier pour en faire un temps agréable pour tous (une petite angine n’ayant pas aidé).
Il est difficile pour moi de trouver un équilibre juste entre un positionnement de pédagogue, guidant et entrainant l’atelier, et un positionnement détaché, laissant de la place à chacun pour affirmer une autonomie, des choix personnels. Certains étudiants étaient, je crois, franchement attentistes en espérant de moi un aiguillage plus directif («qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse?»). D’autres étaient nettement plus murs à ce sujet (et une différence de niveau entre 2e et 3e année était ici palpable).

Après quoi le sujet ne plaisez sans doute pas à tous les étudiants réunis ; au démarrage du workshop j’ai été un peu déconcerté en relevant qu’aucun des participants n’avez déjà fait partie d’associations ou n’avait déjà croisé de média dit «alternatif». De fait, ce n’était pas une chose aisée que de leur transmettre tout l’intérêt et la singularité des associations prises comme sujets (et, par exemple, les discussions censées permettre un démarrage collectif des sujets n’ont pas du tout pris). Une bonne partie des étudiants ont quand même réussi à s’approprier intelligemment les sujets.

Dans l’ensemble je reste satisfait de cette expérience et de l’envie que j’ai pu observer chez nombre d’entre eux, curieux, attentifs et réactifs à mes commentaires (alors mêmes que ces derniers pouvaient être en décalage par rapport à leurs cours ordinaires). Point positif, également, la manière dont certains étudiants ont réussi à se détacher de l’ordinateur et à se diriger vers des outils qu’ils ne connaissaient pas encore (pochoir, collage…).



Les quelques survivants. (De gauche à droite, de haut en bas : Anne-Stylite, Camille, Bibi, Louis, Camille, Charlotte, Solveig, Alexandre, Cyril.)

Merci aux étudiants pour leur travail et à Catherine pour cette invitation.