Le passage du May, la place Saint-Georges, la place Saint-Pierre.

Au départ, c'est une quarantaine d’étudiants issus des trois niveaux du secteur Graphisme / Édition (L3, M1 et M2) qui se sont répartis en onze groupes (mélangeant au passage les niveaux) pour déterminer, en amont de notre venue, des lieux plus ou moins précis du centre-ville de Toulouse comme des sujets d’intervention. Ces choix se sont fait avec la complicité de Cathy Pons du CAUE 31 qui a pu leur livrer des présentations historiques, sociologiques, urbanistiques des lieux en question. De quoi fournir à chacun un bagage culturel pouvant les amener à un positionnement singulier ; un positionnement de graphiste puisqu’il s’agissait d’aboutir à des affiches, pouvant être exposées in situ (exposition éphémère sur le lieu choisi).



Lundi, premier jour de l’atelier, après une petite présentation de notre travail, nous avons convié chaque groupe à réfléchir sur une série de cinq à six mots, champ lexical du lieu synthétisant (et subjectivant) le travail d’observation préparatoire. Le mot appelle l’image, et pour introduire ainsi le graphisme et l’affiche, un démarrage par l’exercice de l’échelle réduite : à partir d’esquisses très rapides sur de petits formats (A6), on peut déjà appréhender la forme qui attrape l’œil, la tension qui surprend, l’idée qui vient.
Pour jouer le jeu de ce petit moment de spontanéité, il ne faut pas passer trop de temps sur le dessin mais d’avantage chercher une sorte de quantité d’expressions et de variété de messages. Ce temps doit aussi — déjà — être collectif, où une composition graphique à peine entamée peut être saisie par un voisin, qui y posera son grain de sel.

Des idées? des envies?
Si l’intention de ce temps préliminaire est d'entrevoir des pistes possibles, il est aussi un moment d'expérimentation plastique où viennent à la fois se confronter le dessin automatique, le plaisir des formes et le jeu des mots. C'est aussi là que certains groupes pourront se rendre compte que l’affiche «classique» n’est pas forcément le support le plus adapté à leurs envies.



Mise en œuvre
Le lendemain, rebondissant sur les bribes de la veille, on se met à choisir collectivement la ou les bonnes directions à emprunter. Il est aussi temps d'imaginer et de se projeter en grand ; quels outils adaptés? Quels moyens à mettre en œuvre pour se rapprocher de la réponse graphique envisagée?
À cheval sur la deuxième et la troisième journée, nous suivons chaque groupe dans leur tentative de mettre en place une cohérence graphique, un geste fort et affirmé avec cette contrainte de l’exemplaire unique — à prendre comme une ouverture.
Tantôt de nouveau croquis préparatoires sont de guise pour affiner la composition d’une idée de départ, tantôt c'est avec l’usage d’un outil moyennement maîtrisé, à l’échelle 1, qu’on provoque une bonne ou mauvaise surprise sur laquelle rebondir. On rebondit, encore, et on accompagne jusqu'au bout certains groupes quand d’autres avancent vite avec beaucoup autonomie.

Le jeudi, dernier jour du workshop, nous accompagnons les groupes dans le centre-ville de Toulouse pour capturer l'image de leur installation éphémère. Patchwork dynamique et regards colorés que ces étudiants portent sur une ville pas forcément si rose.



Rendez-vous au 7e étage du parking de la place des Carmes, Julie Rassat, Lucille Lissandre, Anis Mustapha
Le surprenant panorama sur la ville disponible depuis le toit du parking Vincy des Carmes a été le point de départ de ce groupe. Leur idée : proposer une banderole, signalétique géante, comme une invitation à venir occuper ce lieu le temps d'un rendez-vous improvisé sur fond de point de vue imprenable sur Toulouse. L'amplitude de l'installation n'a pas laissé les commerçants et les passants indifférents, suscitant l'intérêt — ainsi que l’incompréhension du rapide montage-démontage, lié au fait que sur ce parking privé (Vincy) un badaud n'a pas le droit de se promener à sa guise.
L'efficacité d'un dessin simple, bien réalisé et grandiloquent, avec une bonne capacité du groupe à anticiper l'installation ont permis à leur idée de trouver une vraie crédibilité.
En complément et dans le même esprit graphique, ils ont produit des petits tracts à semer dans le quartier, invitant au même rendez-vous de manière tout aussi «pirate».





Les bons tuyaux de la rue de la Pomme, Claire Brochier, Muriel Claverie et C. L.
Ces étudiantes se sont sont focalisées sur un cadrage esthétique, un petit bout de ville sur lequel elles ont porté leur regard ; mélange atypique de couleurs, de bas-relief, de matières. Avant de s’en emparer en investissant les gouttières et autre tuyauterie de cette façade pour glisser un dialogue graphique plutôt cocasse, entre papotages de voisins, humour simple et dessin à la sauvette.
En partant d’une observation plastique plutôt qu’urbaine ou sociale, il leur a été difficile de trouver un sens à leur intervention. Puis vint cette idée d’anthropomorphisme à partir des tuyaux, idée qui est peut-être restée un peu trop «sage» et graphiquement fragile pour prendre une tournure plus vivante encore.




Rue Baour Lormian, le tag et nous, Justine Le Ster, Justine Braida et Mylène Roumestan
Le tag, expression d'une libre et heureuse appropriation de la ville ou pollution visuelle commise par des délinquants mégalos? De cette problématique à première vue consensuelle, ces trois étudiantes, aux positions un peu divergentes sur la question, ont mis un peu de temps à se débloquer d’idées peut-être trop anecdotiques.
Au final, leur idée simple et sincère de broder sur tissu leur petit «moi», un tag parmi d’autres et singulier à la fois, travaillé avec raffinement dans le détail du fil cotonneux, affirmant un parti pris plus silencieux et vraiment amusant. Le résultat plastique est de qualité, chacune ayant travaillé une typographie lui ressemblant. L’accrochage s’est fait sur un des rares espaces non nettoyés du centre ville, mais un lieu peut-être plus intimiste et un accrochage mieux conçu aurait pu augmenter l'effet de discordance avec le langage tag classique.





Au croisement entre la rue Saint-Rome — Du flux, du bruit — et le passage du May — Une délivrance, Nicolas Lamy, Xiazi Zhang et Marie Bodilis
C'est en travaillant sur le contraste entre une artère marchande, animée et bruyante, et la ruelle isolée, étroite et silencieuse, que ce groupe s’est mis à travailler sur le motif. Leur appropriation des sensations provoquées par ces deux rues s’est fait au moyen d’une représentation graphique abstraite, jouant sur des effets optiques et des couleurs fluos. Ainsi, placées en dyptique sur l’angle d’un immeuble au croisement, elles fonctionnent comme deux plaques de rues, proposant une information sensorielle surprenante et qui a aussi une valeur d’opinion sur l’hyper-centre-ville. Au-delà de l’agréable distraction visuelle!




La cour de Toto, cocon urbain, Nathalie Wiart, Léa Rivalland, Clément Trémoulhac et Lise Niaussat
Toto, un magasin de textile, se trouve au fond de la cour d’un vieil immeuble du centre-ville, rue de Saint-Rome. Lieu inattendu, accessible uniquement le jour aux heures d'ouverture du magasin, cette cour dévoile aussi un décor plutôt atypique avec un balcon presque théâtral et un jeu de lumière particulier.
Les étudiants sont eux aussi parti d’une impression de contraste, d’un paradoxe entre le côté cocon (mais pas exempt de baroque) de ce renfoncement et la jungle urbaine environnante. Le groupe a eu du mal à trouver un accord graphique, optant finalement pour un travail de composition par accumulation, collage, mélangeant divers expressions visuelles à la manière de strates. Un «bazar» fonctionnant pour l’illustration de la jungle mais moins pour le cocon.





Le chantier de ré-aménagement du square Charles de Gaulle, Anouck Fourès, Charlotte Cathala et Paul-Antoine Langlois
Il est loisible de penser que le centre-ville de Toulouse est en chantier au vu des nombreux travaux de réaménagements. Portant un regard critique et spontané sur ce que témoignent ces changements (standardisation et «sécurisation» de l'espace publique, déboisement…) ces étudiants ont proposé une série d'affiches pensées à la manière de détournements de supports publicitaires ; les messages lisses et langue de bois de ces derniers se retrouvent malmenés par l’ajout d’un phrasé direct et cynique, révélant la futilité de certains discours institutionnels. L’esprit des compositions en typo linéale est bien vu mais l’intervention fluo, manuelle, manque un peu de percussion, pas assez «allumée» pour mettre le feu aux poudres!



La place Saint Georges, Gaëlle Ferrère, Guillaume Bollier, Pauline Gourret et Coline Girard
En visitant la place Saint-Georges, on peut penser de prime abord qu'il s'agit d'un endroit plutôt vivant, convivial et populaire. Ce serait sans remarquer le nombre de brasseries entourant le «petit» espace de jeu pour enfants et les quelques boutiques chiques situées là. Cette place n'est pas vraiment l’endroit pour se poser — autre part qu’à une terrasse de café —, c’est en tout cas ce que l’urbanisme judicieusement réfléchi «offre» ; aucun banc et des toutes petites pelouses difficiles d’accès. C’est avec une «cartographie sensible» que ces étudiants ont tenté d'attirer le regard sur l'embourgeoisement et la coercition de cet espace public typiquement «bobo». Leur graphisme est un entre deux entre les cartes géographiques classiques et les cartes subjectives (cf celles de Mathias Poisson), qui peut rappeler l’esthétique Memphis Design. La fonction même de la carte n’est pas tout à fait assumé, la légende discrète manque d’affirmation ; au final on peut voir cette image comme une composition abstraite, ou un plateau de jeu.





Quartier Saint-Cyprien, «t’en pleure tellement c’est bien», Axelle Gacon, Lola Tinnirello, Margaux Valery et Téo NGuyen
Ce quartier, sur la rive gauche de la Garonne — faisant donc face au centre ville — est réputé pour être resté populaire et cosmopolite. La gentrifugeuse n’est apparemment pas passée. C’est ainsi un quartier vivant, que ses habitants sont fiers d’habiter.
À travers un travail graphique pétillant et généreux, les étudiants ont voulu à leur manière déclarer leur flamme à Saint-Cyprien, mettant aussi en scène certaines contradictions et poussant de manière excentrique la relation passionnelle. L’affichage s’est fait sur la place de l’Estrapade, lieu de passage important, sur la vitrine d’un commerce récemment fermé ; cette fermeture est-elle un signe avant coureur d’un changement? Les étudiants répondent à cela avec une action de résistante joyeuse et enthousiasmante.





La friche des Amidonniers, Maëva Chaline, Cyrielle Eyraud et Anaïs Belchun (M2)
La Garonne s’est retiré récemment de quelques mètres pour laisser une fine bande de terre entre l’eau et le mur d’enceinte protégeant des crues le quartier des Amidonniers. Ce terrain sauvage a reçu des campements illégaux (expulsés depuis), et reste un lieu étonnant dans une ville où tout est propre avec une fonction déterminée.
Pour indiquer la présence de cette friche, et témoigner de leur envie de la conserver ainsi, les étudiantes ont voulu s’adresser aux usagers de la promenade des Amidonniers en dressant une affiche-banderole à cheval sur un muret, au-dessus duquel, quand on se penche, on découvre la friche et le (seul) escalier permettant d’y accéder. L’idée «douce» est intéressante mais la réalisation technique n’a pas fonctionné, le vent ayant un peu gâché la fête ; le dessin graphique — un jeu de motifs s’entrecroisant avec la typo en réserve — aurait quant à lui mérité un peu plus de maturation pour être pleinement réussi.





La place Saint-Pierre, lieu de cultes, Morgane Leraux, Cyrielle Aranud, Flora Lopez et Étienne Bourcy
Sur cette place se croisent des cultures a priori éloignées ; la culture religieuse avec la grande église Saint-Pierre des Chartreux (associée à la «grande» culture puisque l’église accueille une programmation de musique classique) et la culture «de la biture» avec la présence de nombreux bars, qui font de cette place le lieu privilégié des (très nombreux) supporters de rugby les soirs de matchs.
S’amusant de cet étonnant voisinage, les étudiants ont composé avec malice une grande affiche où se mêlent objets du catholicisme et objets sortis des bars, ainsi apparait une sorte de religion hybride et propre à ce lieu. Paradis dans le ciel ou sur terre, peut-être ne faudrait-il pas choisir? Le fluo souligne cette proposition hédoniste. Le propos est léger mais la réalisation soignée.





La prairie des Filtres, un lieu agréable et une longue histoire, Caroline Varon, Séréna Obligato, Angélique Brunel et Théo Lavit
En bord de Garonne, rive gauche, à deux pas du centre-ville, le parc de la prairie des Filtres offre un cadre idéal pour des pic-nics et autres escapades reposantes. Elle est aussi riche d’une histoire à rebondissement (cf Wikipédia).
Le groupe a eu envie de marquer d’un signe graphique l’entrée du parc ; en multipliant les idées graphiques, très plastiques, ils sont arrivés à l’idée de représenter l’histoire de la prairie à la manière de strates successives et colorées, formant une chose vivante et curieuse, un signe mystérieux dans lequel on rentre bien volontiers.



L'ensemble des originaux, accompagnés des photos des affiches in-situ et de commentaires sur les lieux, seront présentés du 10 au 21 décembre à la fabrique toulousaine (Arche Marengo, 1, allée Jacques Chaban-Delmas). Vernissage le 14 décembre.





Nous remercions Emmanuelle Sans pour cette invitation ainsi que les étudiants qui ont bien joué le jeu pour bosser collectivement et en peu de temps, et on sait que ce n'est pas évident. Belle dynamique!