Il y a presque un an, le pôle arts plastiques de La Fraternelle, « héritière d’une utopie », nous invite en résidence d’artiste. Nous nous accordons pour venir du 4 au 15 avril 2016, pendant les vacances scolaires des Brestois. Le hasard est au rendez-vous : la fin de cette résidence coïncide avec le carnaval de Saint-Claude… Le sujet de notre venue est tout trouvé!
Nous partons sur l'idée de fabriquer une série de petits chars comme autant de caisses à savon, plutôt qu’un « gros » machin tiré par un tracteur… Cela rejoint la volonté de sobriété écologique de l’équipe de la Frat’ et nous permet d’être dans le thème de l’année, « les jouets ». On se dit qu'un groupe de petits chars peut être une forme plus douce et plus « ouverte » aux autres carnavaliers, comparé aux chars traditionnels où peu de personnes défilent dessus, en surplombant la foule.



Avant d’aller plus loin dans la conception de ce travail, nous attendons d’arriver sur place. Si tôt descendus de voiture, nous visitons en détail La Fraternelle et relevons les ressources disponibles. En premier vient un génial atelier de sérigraphie que fait vivre Sandra, avec un bon stock de papiers ainsi que des t-shirts. Un peu éparpillés dans La Frat’, nous récupérons une grande quantité de bois, du tissu, des palettes ainsi que de grands châssis datant d’une vieille scénographie de théâtre. Au final, nous n’avons acheté que les roulettes, un peu de peinture en déstockage et quelques draps à Emmaüs.



La première semaine de résidence se fait entre nous, nous expérimentons des idées de costumes, nous dessinons des motifs, très vite avec Sandra et Elsa nous faisons tourner l’atelier sérigraphie, on imprime des feuilles (pour fabriquer les masques), des tissus (comme de la matière première, qui servira ensuite pour les capes) et des t-shirts. En parallèle, nous commençons la fabrication des chars avec l’aide de Philippe-le-factotum. Arrivés la fin de cette semaine, nous ne sommes pas encore tout à fait sûrs de la forme du costume mais les matériaux sont prêts.



Weekend = petite pause.



La deuxième semaine est ouverte à la participation d’enfants et d’adultes. Nous ne sommes plus que deux Formes Vives, toujours soutenus par Sandra, Elsa et Philippe. Jean Farineau-Secco nous rejoint le samedi pour nous prêter la main et vivre une pleine semaine de chantier Formes Vives. Lundi, mardi, mercredi nous n’avons que peu de participants, surtout quelques enfants. Mercredi soir, Nicolas Pasquereau et Nils arrivent en vélo de Strasbourg et viennent agrandir l’équipe! On n’oublie pas non plus Didier et Antonio, qui en super bénévoles de la Frat nous ont donné un coup de main impressionnant. On remercie ici toutes les autres personnes qui sont passées pour participer!



Dans l’entrepôt, les « caisses à savon non identifiées » prennent forme, solidifiées, peaufinées et décorées. Les enfants n’arrêtent pas d’y jouer, squattant la cour avec leurs cris de bonne humeur. L'utilisation qu'ils en font nous permet d’apprécier la robustesse des chars et d’opérer quelques améliorations. Au total il y a huit engins : deux chars-affiches (l’un qui ouvrira et l’autre qui fermera notre petit cortège), deux pures caisses à savon, une sorte de long traineau, un petit trône, une moto-draisienne et un kiosque. Ce sont tous des jeux collectifs, la plupart nécessitent au minimum un pousseur et un pilote.



Les chars-affiches ont une importance particulière pour nous, ils viennent appuyer notre goût pour la subversion, relié ici à l’origine politique qu’ont la plupart des carnavals. Nous prenons le temps de trouver les bons mots, rentre-dedans comme il faut, mais sans méchanceté. Un équilibre décapant émerge dans le contraste entre ces énoncés tapeurs et l’apparence joyeuse de nos objets et accoutrements. Devant, en ouverture, comme un bélier, nous préparons un char pour les choses qu’on ne veut pas. Derrière, qui refermera en beauté notre groupe de « bons enfants », un char pour ce qu’on veut avec du Pablo Neruda et de Jean-Jacques Pauvert remixé.



Pendant ce temps, l’atelier sérigraphie turbine toujours à bloc pour fabriquer ce qui sera offert sur notre passage, dans les rues de Saint-Claude. Nous imprimons des cartes postales « à trou », des confettis maison, des drapeaux typographiés par Jean, des faux billets et des têtes de monstres dessinées par les enfants!



Mercredi on démarre la fabrique des masques, une petite équipe s’installe dans le sympathique café de la Frat'. À force d'essais, on aboutit enfin un modèle type, et on se lance dans la confection d’une centaine d'exemplaires à partir de nos grandes feuilles sérigraphiées, de cutters, d’une agrafeuse à long bras et d’un peu de scotch pour fixer nos nez de nasiques. Il y a le petit modèle à croisillons gris et rouge pour les enfants, et pour les plus grandes têtes, le modèle avec un motif camouflage bleu.



Jeudi et vendredi, l’approche du carnaval se fait sentir, la pression monte d’un cran et l’atelier ouvert bat son plein. Avec une équipe aux masques, une autre à l’assemblage des drapeaux, une à la finition des capes, une avec l’emporte-pièce pour les confettis, sans oublier l’équipe pompoms qui prépare des bouquets de bandelettes de papiers colorés avant de venir les agrafer aux chars et aux masques. L’ultime touche décorative. En plus des volontaires de la Frat’, des jeunes de l’IME voisin et quelques enfants du quartier se sont glissés parmi nous.



Le vendredi soir tout est fin prêt! On se retrouve au café et on griffonne sur quelques cartes postales fraichement sérigraphiées, qui seront données sur notre passage le lendemain.



Samedi matin nous déplaçons les chars jusqu’à l’entrepôt du comité des fêtes, près du point de départ de la parade…



À 14h nous retrouvons à La Fraternelle celles et ceux qui viennent défiler avec nous. Chacun se costume, choisit sa couleur de cape, un masque à sa taille, un drapeau, puis nous allons tous ensemble chercher nos chars… Traverser la ville dans nos tenues est magique! D’autres participants complices nous retrouveront pendant le cortège, nous avons des costumes pour eux et pour toutes celles et ceux qui voudraient grossir nos rangs!



Nous avons nos engins et prenons notre place dans le cortège, placés entre une batucada et un gros char « babyfoot humain » que tire un Range Rover. Nous sommes au cœur d'un cortège de onze chars et six groupes de musiciens! Il est 15h30, c’est parti pour la parade!



Nous sommes une petite et joyeuse équipe, juste assez pour pousser et piloter les chars tandis que d’autres distribuent nos centaines d’images aux badauds. Les enfants commencent à offrir les masques qu’il nous reste, nous jetons nos gros confettis et nos billets en l'air, nous sommes assiégés de confettis, entraînés par la musique et chauffés par un soleil surprise. Nous nous éclatons bien, avec nos étranges masques, nos chars joliment décorés, nos grands slogans et toutes ces petites images qui partent si vite, dans les mains, les poches et les sacs de cette foule grouillante.



La parade dure peut-être trois heures et nous finissons sur les rotules! On imagine combien de spectateurs ont lu nos chars-affiches, ont pu admirer nos drôles de caisses à savon et nos looks bizarres! Quel bazar! La ville est retournée, les rues d’ordinaire quasi-désertes sont bondées, le sol tapissé de confettis, les bars débordent de fêtards… Pour nous il est maintenant l'heure de boire un coup au calme puis, plus tard, ce sera le feu d’artifice municipal.
Un grand merci à toute l’équipe de la Fraternelle / Maison du Peuple, à ses salarié-e-s, Elsa, Antonio, Didier, Nicolas, Nils, Philippe, Salim, Laïs, Amélie, Marine, Quentin, Daran, Zora, Mano et Pia. Merci à tous ceux qui ont fait et partagé des photos et un grand merci à Quentin Maussang pour sa vidéo (ci-dessous). Big up à Florence & Jean qui ont carrément assuré! Et un grand grand merci à Sandra qui a rendu tout ça possible.



Tout cela est maintenant exposé « en l’état » à la Maison du Peuple, entrée libre, jusqu’au 1er octobre. La plupart des caisses à savon sont à disposition des petits et grands, pour jouer encore et encore dans la cour de la Frat’.