Nous avons dessiné une image pour Chaumont, une affiche pour un festival de design graphique. Nous l’avons imaginé pour des regards curieux, ceux des ami-e-s, pour Vincent, Jérémie, Catherine, Éric, Jean-Yves, Alexandra, pour les copines et copains qui viendront la voir de près ou pourront quand même l'apprécier de loin. Nous travaillons des affiches comme l’on prépare un festin, chacun y convie les idées du moment, les désirs de partage. Cela peut être politique, plastique, drôle, énervé, anecdotique, doux, amer, puis on prend le temps de travailler tout ça ensemble. Nous cherchons des ambiances, des odeurs graphiques. On espère que ça surprenne, qu'il y ait de l'émotion, une certaine liberté prolongeant par les formes la vivacité de nos mains et de nos têtes à travailler nos imaginaires.

Notre travail graphique n’est qu’une partie de nos aventures, des vies faites de rencontres, d'histoires, de lectures, d’images, de paysages, de musiques et de danses, une somme de choses qui façonnent notre épanouissement sans rogner sur le plaisir de l’instant présent. Cette affiche c'est un peu comme l'instantané d’un repas entre amis. Il y a des personnages qui se sont retrouvés autour d’une table, pour manger, discuter, faire une partie de cartes, répéter un spectacle, on n’en sait trop rien au final. Ils sont trois ou quatre, c’est déjà pas mal pour se sentir ensemble.

ll y a une table blanche, comme un début. Un âne partage ses carottes ou bien est-ce l'inverse. Un ou des monstres, des humains, des tâches, des traces, des objets, des formes incertaines. Tout cela participe à une dramaturgie. Que va-t-il va se jouer-là, se perdre, se trouver, se chercher? On se nourrit le corps et l'esprit? Puis la composition s’échappe et ouvre sur une fenêtre, et nous sommes ce soir-là particulièrement gâtés par un autre spectacle, cosmique. «Laisse-les regarder! Les animaux ne regardent qu'avec leurs yeux, nous, les humains, nous regardons avec notre folie.» (Wajdi Mouawad, Forêts)

De l’espace intergalactique, revenons à l’endroit du sens. Après Marie-José Mondzain et les nombreux-ses artistes qui nous nourrissent, nous aimons les formes au sens ouvert, flottant, qui nous proposent des lectures variées, qui nous embarquent et l’on ne sait jamais trop comment pourquoi vers où. Merde aux injonctions, aux propagandes, à la dialectique et à la sémiologie. On n’a jamais fait que vider les formes de tout intérêt vivifiant à vouloir courber leurs sens sous la logique des mots. Nous sommes entourés de toujours plus de visuels insipides et vulgaires, de ces slogans idiots, de ce langage de la publicité aussi violent et désincarné que le monde marchand et industriel qu’il promeut. Nous essayons de faire d’autres types d’images un peu comme nous essayons de déployer des pratiques à la marge du système capitaliste nauséabond. Voilà des formes, des signes, des couleurs, des motifs, appelons-ça cuisine ou poésie, voilà l’image à laquelle nous sommes arrivés en cette fin mars 2017, à force d’essais et d’échanges. Nous avons l'intuition qu'elle nous ressemble.

Et les mots!? Bim, des mots sont comme tombés sur notre composition, que font-ils là? «Pour échapper à la rigidité du point de vue qui a tendance à s’imposer comme étant le seul possible, il faut inventer des analogies et des comparaisons inédites, qui nous permettent de voir sous un nouveau jour, c’est-à-dire de recommencer à voir, les phénomènes apparemment les mieux connus.» (J. Bouveresse)

Joie d’offrir et, nous espérons sincèrement, plaisir de recevoir.

Les Formes Vives

120x180 cm, 60x80 cm et 40x60 cm, quatre couleurs, imprimé chez Lézard graphique