Ensuite, dans ma recherche, j’ai trouvé d’autres initiatives visant à stimuler, décrire et parfois théoriser la création dans ce domaine. Les Américains ont lancé en 1972 un programme ambitieux dans le but d’améliorer les identités visuelles du gouvernement fédéral (ainsi, la Nasa ou le Département de la Justice se dotèrent d’identités graphiques consignées dans des cahiers de normes très élaborés pour veiller à leur application). En 1979, Le British Council organisa l’exposition Communication sociale: graphisme pour l’information du public; en 1970, au Danemark, un ouvrage a été consacré au design administratif. L’heure d’un graphisme public tourné vers le citoyen semblait venue.

La première référence au «graphisme d’utilité publique», celle qui a inspiré le titre de l’exposition Images d’utilité publique du Centre de création industrielle au Centre Pompidou (1988), a été faite lors de la Première Biennale de graphisme organisée à Cattolica en Italie en 1984. Le sous-titre de cette exposition, dont Giovanni Anceschi était le commissaire, était Propagande et culture: Enquête sur les affiches d’utilité publique.


Quels sont ses équivalents à l’étranger?

Chaque pays développe et aborde le sujet différemment: les termes — «information design», «intérêt public», «pro bono», «secteur public» — peuvent recouvrir des pratiques semblables, mais diversement investies. Celles-ci recouvrent tous les champs d’activité du graphisme — dessin des monnaies, des timbres, des formulaires, documents officiels, cartographie, systèmes d’identité graphique, signalétique, brochures, revues et éditions, sites Internet — mais certains secteurs peuvent être privilégiés en fonction des habitudes culturelles et des besoins de terrain. Ce sont sans doute les Néerlandais qui ont renforcé le concept et l’ont mis en pratique avec le plus de bonheur. Néanmoins, l’objectif est le même : reconnaître et assumer la mission visant à aider le citoyen-usager à mieux appréhender, comprendre et gérer son univers quotidien. Les objets graphiques qui lui sont proposés doivent être, selon le cas, informatifs, rassurants, respectueux, inventifs (et beaux!)

Dans le graphisme d’intérêt public, s’il y a à annoncer, il n’y a rien à vendre. Il ne s’agit pas d’objet marchand ni de propagande. (Néanmoins la question des limites entre la persuasion en faveur d’un comportement plus civique et la propagande se pose, et le sujet mérite d’être débattu.)

Comme il s’agit ici du rapport à la vie de la collectivité, il importe de connaître l’attitude adoptée par les pouvoirs publics à l’égard des publics auxquels ils s’adressent. C’est plutôt la question de l’engagement d’un commanditaire, représentant d’une institution et d’un graphiste. Que le financement d’un projet soit privé ou public, l’important c’est l’éthique qui le sous-tend.

La communication publique de chaque pays est un excellent révélateur. Voir le graphisme d’un pays c’est regarder le pays, l’époque. C’est, en fin de compte, un terrain très politique.


Quelle a été sa trajectoire?

En France, au moment de l’exposition Images d’utilité publique, le sujet a semblé arriver comme de l’eau sur un terrain asséché. Il y avait une très riche tradition d’engagement politique qui s’exprimait à travers les images, plus particulièrement dans le domaine des affiches; le paysage était en train d’évoluer juste à ce moment-là. Beaucoup de graphistes m’ont exprimé leur bonheur de voir nommer les sentiments qu’ils portaient en eux et qu’ils n’avaient pas encore identifié. Peut-être y avait-il un glissement vers un engagement social plus large, qui n’était pas uniquement limité à l’action militante ou à l’opposition politique. Mais le terme était révélateur d’un clivage entre les graphistes: «Êtes-vous gupiste?» (graphiste d’utilité publique) était le titre du numéro de la revue Signes paru en 1992. Ce n’était sans doute pas le concept même qui posait problème, mais la manière dont certains le vivaient, peut-être comme un jugement moral sur leur propre pratique. La France a été, et est encore, un pays très politisé. Le «graphisme d’utilité publique» en étant nommé a sans doute suscité de nouvelles tensions.


Qu’en reste-t-il aujourd’hui?

Si beaucoup de graphistes se sont emparés de ce terme de manière positive, il a également rencontré ses détracteurs. C’était comme s’il s’agissait d’une mode destinée à être remplacée par une autre, puis, comme si l’idée était devenue démodée — on se sentait légèrement mal à l’aise en y faisant référence.

Aujourd’hui, la situation est encore différente. La progressive dégradation des conditions de la commande publique (difficulté des commanditaires de se projeter dans une vision sociale et culturelle à long terme, concours inadaptés, choix consensuels effectués par des jurys peu professionnels, méconnaissance générale de la méthodologie, etc.) a contribué à affaiblir la promesse «d’utilité publique». Travailler avec des artistes et ou des commanditaires dans le domaine de l’art contemporain est devenu plus attrayant pour de nombreux graphistes. Ils trouvent une liberté plastique rarement permise dans la commande publique qui s’aligne, elle, de plus en plus sur les méthodes et codes publicitaires.

La nécessité d’un graphisme d’utilité publique existe comme jamais, si ce n’est plus. Elle se fait sentir aussi bien lorsqu’on doit se débrouiller tant bien que mal avec un site Internet bavard ou chercher un panneau d’orientation caché derrière des publicités au risque de rater son train, coller un timbre dont l’image est affligeante de bêtise… Partout il y a place pour un graphisme beau, intelligent et digne. Peu importe le nom qu’on lui donne — utilité publique, design d’information, secteur public, pro bono — il y a encore des graphistes et, espérons-le, des commanditaires prêts à défendre leurs convictions dans leur travail.



Marsha Emanuel, mai 2009